Après l’interview de Christophe Huet, nous vous proposons celle de Mikel Muruzabal, le photographe dont le travail a servi de point de départ à la quatrième création de la Collection TEN, Saison 3. Pour en savoir encore un peu plus sur les coulisses de la réalisation d’« Energy of life », leur création à quatre mains.

Pouvez-vous vous présenter et nous expliquer d’où vous venez ?

Je suis Mikel Muruzabal. Je suis un photographe espagnol spécialisé dans la mode, la publicité et la photographie architecturale. Je m’occupe aussi de toute la postproduction et de l’imagerie assistée par ordinateur, et j’essaie de garder un peu de temps entre deux missions pour développer mes projets personnels dans les domaines de la mode et de la photographie de paysages.

J’ai 36 ans, et cela fait 5 ans que je suis photographe professionnel. J’ai étudié l’Art et le Design Intérieur, et j’ai travaillé pendant dix ans dans une entreprise de design intérieur. A présent, je possède mon propre studio de photographie à Pampelune, une petite ville d’environs 200 000 habitants dans le nord de l’Espagne. Il m’arrive cependant de travailler à Barcelone, voire même en dehors de l’Espagne. Je travaille pour l’industrie de la mode et de la beauté, pour des cabinets d’architecture, pour des agences de publicité et pour certaines publications comme AD Architectural Digest, Neo2 et C&C Magazine dans lesquels mes photos font parfois la couverture. Je veille toujours à soigner tout particulièrement mes éclairages, mais aussi le design et la postproduction pour mettre en avant mes capacités. J’ai déjà obtenu cinq prix nationaux de photographie. J’ai travaillé pour Ziiiro Watches, L’Oréal, Ad Architectural Digest, Hairdreams, Alfaparf et bien d’autres.

Depuis mon plus jeune âge, je suis déterminé à me consacrer entièrement à quelque chose qui donnera un sens à ma vie. Pour moi, la photographie ce n’est pas seulement une activité, ou un métier. Pour moi, c’est une façon de comprendre le monde, un moyen de communiquer avec les autres et de les faire participer à ma vision du monde.

Je suis un photographe autodidacte. Je suis persuadé qu’apprendre seul amène à faire les choses différemment. Ajoutez à ça beaucoup de travail, et vous parviendrez à produire des photographies inédites.Mikel_artwork2

Quel mot vous définirait le mieux ?

Auparavant, j’aurais dit « rêveur ». Mais plus le temps passe, et plus je deviens « pragmatique ». En tous cas, j’ai toujours été « perfectionniste » !

Comment définiriez-vous votre style ?

Il m’est très difficile de définir mon style, dans la mesure où j’essaie justement de ne pas me cantonner à un style particulier. J’essaie de faire tout ce qui me plait, mais ceux qui me connaissent ont tendance à qualifier mon style de vif, clair et percutant. Pour ma part, j’ai essayé, dans mes derniers projets, d’introduire plus de mystère dans mes photos, tout en continuant à expérimenter différentes compositions, lumières, couleurs… Je recherche l’authenticité derrière le caractère artificiel d’une image créée en studio.

Quelles sont vos influences ?

J’ai toujours été inspiré par l’architecture, la représentation de l’espace et des constructions selon différentes perspectives dans un plan, mais aussi par le surréalisme et la bande dessinée. Ces inspirations, ainsi que ma passion pour le dessin, on fait que j’ai développé un style propre quand je me suis lancé dans la photographie. Pour moi, prendre une photo, c’est comme dessiner. Et passer sous Photoshop, c’est comme peindre. J’aime aussi la photographie en tant que façon de travailler : c’est propre, c’est relativement rapide, et il est possible de travailler sur plusieurs sujets totalement différents dans la même journée, donc pas de place pour l’ennui !

Est-ce que vos origines et la culture de votre pays vous ont influencé ? Si oui, comment ?

Oui, tout à fait. Ce que l’on vit à partir du jour de notre naissance influence (en bien ou en mal) ce que nous serons ou ferons plus tard dans notre vie. L’endroit où nous vivons, notre famille, nos voisins, nos amis, la télévision, les livres et les bandes dessinées, l’art et la culture, la politique et l’économie… Toutes ces choses nous influencent (certaines plus que d’autres) et c’est très bien, parce que ça génère de la diversité, une valeur essentielle dans ce monde de plus en plus uniforme.

A votre avis, quelles sont les qualités essentielles d’un bon photographe ?

A mon avis, un photographe peut avoir des qualités très différentes. Il ou elle peut être un observateur et un chasseur de réel, ou alors il peut imaginer et créer ses propres images. Il peut être un photographe d’action, ou un photographe plus posé et réfléchi… Ou encore être un mélange de tout ça. Mais je crois que tous les maîtres de la photographie ont quelque chose en commun : ils ressentent le besoin de créer des images, de comprendre la lumière, la couleur, la composition. Leurs techniques sont impeccables, ou alors ils en ont au moins une qu’ils maîtrisent et qui vient renforcer leur vision et leur style. Et puis ils ont des choses à dire, un point de vue différent à faire partager.

Pourquoi avez-vous rejoint le projet TEN ?

J’ai toujours rêvé d’une opportunité comme celle-ci. Je trouve ça incroyable qu’avec tous les merveilleux photographes qui existent, ils en aient choisi un qui vit dans une si petite ville, mais j’en suis heureux ! C’est vraiment bien, parce que ça veut dire qu’en travaillant dur, on n’a pas besoin d’habiter dans une grande ville pour avoir l’opportunité de participer à des projets internationaux comme celui-ci.

Est-ce que vous aviez l’habitude de travailler en binôme, comme ça a été le cas pour le projet ?

C’était une première pour moi, et j’ai beaucoup appris du travail avec un partenaire. J’ai adoré l’expérience.

Comment s’est passée votre collaboration avec Christophe Huet ?

Nos deux univers sont très éloignés. Cependant, nous avons discuté de plusieurs idées et échangé des esquisses par e-mail, ce qui fait que quand je me suis rendu à Paris pour la séance photo, nous avions une assez bonne idée de ce que nous voulions atteindre, et par où commencer.

Que vous a inspiré le thème imposé, celui du Futur ?

Le « futur » est un espace libre, où tout ce qui est sur le point d’arriver peut encore arriver, être. Il est cependant très facile de tomber dans le cliché. Les premiers croquis que nous avons faits renvoyaient plus ou moins à des situations futuristes typiques, mais toujours avec une touche d’humour. Mais au final, le mélange de nos deux perceptions du projet, ajouté aux images que nous avons obtenues lors de la séance, a abouti au développement d’une sorte de métaphore visuelle.

Quels messages, quelles émotions ou quelles idées avez-vous voulu transmettre à travers votre création ? Et quelle était la motivation derrière ces choix ?

Au départ, nous voulions imaginer ce à quoi les gens ressembleraient dans le futur, mais ça nous a paru un peu trop facile, trop évident. Alors, nous avons voulu créer une métaphore sur la façon dont nous sommes, en tant que société, mis dans des boîtes, dans des cases, physiquement et mentalement, et nous avons voulu nous demander dans quelle mesure cette attitude pourrait correspondre à l’être humain sur le long terme, l’être humain étant lui aussi représenté par une boîte.

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Sur un thème plus technique, quels sont vos outils préférés (appareils, logiciels…) ? Quels sont ceux qui vous sont indispensables ?

Je possède un équipement Canon, et je loue en général des appareils photo numériques et des fonds Phase One. Si je ne devais choisir qu’une seule de mes lentilles, je prendrais ma Canon 85mm 1.2, que j’utilise dans la majorité de mes travaux.

En ce qui concerne l’éclairage, même si j’utilise la lumière naturelle pour la photographie architecturale, je préfère l’usage du flash dans les photographies de mode ou de publicité. Ce n’est pas une lumière ordinaire, et, bien utilisée, elle peut vous permettre de vous échapper instantanément du monde ordinaire. En studio, en plus des flashs, j’utilise peu de modeleurs de lumière, en général un fresnel ou un « bol beauté » (beauty dish) comme source principale de lumière, parfois un parapluie géant (que j’utilise comme grande lumière d’ambiance), ou une grand boîte à lumière avec une grille. Pour le reste (lumières d’effets, éclairages de fond…), j’utilise des réflecteurs classiques, parfois avec des grilles ou des snoots. Je préfère les réflecteurs blancs ou dorés.

Pouvez-vous décrire votre méthode de travail ?

Je pense que ma façon de travailler n’a rien de spécial. Si c’est un travail en studio, par exemple, je fais d’abord des esquisses et des croquis simples, ce qui me permet d’imaginer l’ensemble des images et de réfléchir à ce dont j’aurai besoin avant de commencer le shooting. Je parle avec les modèles qui y participent, je leur parle du projet, je leur montre les esquisses. J’essaie de leur donner envie, de les intéresser au projet, mais sans donner trop de détails pour ne pas leur remplir l’esprit de trop d’idées qui risqueraient de les faire douter. Puis je prépare le plateau, les fonds et le matériel dont j’aurai besoin. C’est une phase que j’aime beaucoup. Elle consiste à construire quelque chose qui n’existait jusqu’alors que dans mon imagination en jouant avec les compositions, les formes, les couleurs et la lumière. Le jour de la séance, nous faisons quelques tests lumière, et nous commençons à photographier. Puis vient la seconde partie du travail, la postproduction. Quand je commence un travail, j’aime ne pas m’arrêter tant que je n’ai pas terminé. C’est le meilleur moyen pour moi d’être efficace et de produire un travail de qualité.

Est-ce que vous avez utilisé des outils ou des méthodes différentes pour le TEN ?

Ma façon de travailler n’a pas été très différente de mon habitude, à part le fait que je n’ai fait que les photos, et pas les retouches. C’est pour ça qu’il a été très important de discuter avec Christophe avant de commencer à photographier pour mettre les choses au clair quant à ses préférences concernant la postproduction, …

Pouvez-vous nous livrer quelques « astuces » à propos de votre travail, et nous parler de techniques que vous avez utilisées pour cette création ?

J’ai une astuce pour créer des scénarios, des décors, dans lesquels je veux inclure une personne. Je fabrique un décor miniature en polystyrène, et j’y place des figurines basiques fabriquées au cutter ou au couteau et à la colle, puis je les peins en gris ou en blanc. Ensuite, je photographie ces scènes sous la même lumière que celle que j’utiliserai pour photographier le modèle. Je les passe sous Photoshop où je leur donne plus de réalisme en appliquant des couches de textures de ciment, de bois (toujours en mode « multiplier »). A la fin, on a l’impression que ce sont de vrais bâtiments, et ça ne me coûte pas grand choses, tant en temps ou en efforts qu’en argent. Vous pouvez en voir un exemple ici : http://www.mikelmuruzabal.com/159454/2028845/featured/le-dsert-b

Pour en savoir plus sur Mikel Muruzabal, n’hésitez pas à visiter son site et ses pages personnelles sur Behance et sur Pinterest.