Interview, Jean-Marie Périer : "Je me suis jeté sur le numérique"
Depuis les années 60, Jean-Marie Périer a photographié les artistes les plus connus de France, Dutronc, Polnareff, Hardy, Sylvie Vartan, mais aussi du monde (Les Stones, les Beatles, Dylan ou encore Clapton). Une carrière étonnante pour cet homme qui fut tour à tour, photographe, cinéaste et écrivain. Rencontre au cœur de Saint-Germain avec un photographe à part, passionné par le numérique et la technologie.
Quel type de matériel utilisez-vous ?
J'utilise un Phase One P25, 25 millions de pixel. C'est un appareil exceptionnel, j'ai pris une photo de 75 personnes pour Paris-Match (reproduction d'une photo prise pour Salut les copains dans l'édition daté du 3 mars 2005 ndlr), les gens sont quand même assez loin et lorsqu'on agrandit l'image ça reste parfait, on voit les détails de leurs cils !
L'apparition du numérique a-t-elle changée votre façon de travailler ?
Pas vraiment, je n'ai pas fait de photos entre 1974 et 1990, quand je m'y suis remis, je me suis jeté sur le numérique. A l'époque les imprimeurs et les photograveurs ne voulaient pas en entendre parler. Comme je leur donnais des photos sur CD, je leur ai caché pendant 6 mois que mes photos étaient prises au numérique. Ils n'ont pas été ravis de la surprise…
Le numérique a-t-il facilité votre travail ?
C'est la même chose, il faut arrêter de "regretter le temps de l'argentique", c'est des [bétises]. Ça a changé une chose, à l'époque je faisais du Dye Transfert (technique de montage ndlr) et il fallait presque huit jours pour obtenir un rendu, aujourd'hui il me faut une heure.
Est-ce plus rentable d'utiliser du numérique ?
Oui, c'est plus cher à l'achat, mais après c'est intéressant. J'ai pris plus de 11 000 photos en numérique, ça aurait coûté une fortune en argentique.
Vous auriez eu la même carrière si vous aviez toujours eu le numérique ?
J'ai fait beaucoup de photo montage, ça aurait surtout été tellement plus simple.
C'est la technologie qui invente les artistes, pas le contraire. La technologie ne donne pas de talent. Le danger, c'est qu'elle offre tellement de possibilité qu'il faut vraiment savoir ce qu'on veut, sinon on peut rester des jours devant l'ordinateur.
Mais ça nous dirige pas vers le "tout auto" ?
Peut-être, mais plus la technique facilite le travail, plus on peut prendre le temps pour autre chose et avoir des images plus intéressantes. Mais après tout, pourquoi s'[ennuyer] avec la technique? Je suis fasciné par les photographes de mode qui prennent une journée pour faire deux photos. Maintenant, il m'arrive de prendre des photos tout seul, mon phase one, un pied et ça suffit.
Vous regrettez le tirage papier ?
Non, j'ai horreur de ces [âneries] de ghetto élitiste de la sacro sainte chambre noire, grâce à la technologie de nouveaux photographes vont éclore, c'est ça qui est important.
Que pensez-vous du concept Fotolia ?
C'est bien, pour réussir, il faut être publié.
Un photographe n'existe que s'il est publié, j'ai eu de la chance que Daniel Filipacchi me confie son journal (Salut les Copains ndlr).
Alors, si internet devient un canal de distribution qui peut permettre à des photographes de gagner de l'argent, c'est très bien, c'est l'avenir. Tout le monde ne peut pas être Helmut Newton, et il faut bien manger.
Vous n'êtes pas trop victime de pillage ?
Vous savez, sur mes sites internet, les photos sont en basse def, si certains ont envie de faire "joujou" qu'ils se fassent plaisir… ils ne pourront pas en faire grand-chose.
Vous auriez un conseil pour les photographes ?
De ne pas écouter les vieux, les jeunes ont raison, ils sont l'avenir, je ne me permets pas de donner des conseils, je suis un petit. Je ne prends des photos que sur commande, c'est plus une entreprise de séduction, pour surprendre, qu'une nécessité pour moi. C'est du spectacle.
Regrettez-vous de ne pas avoir pris certaines photos ?
Non, j'ai passé beaucoup de temps avec de nombreux artistes, j'ai été en tournée avec les Stones, j'ai assisté à des choses… J'avais mon Leica autour du cou et je n'ai pas pris beaucoup de photos, d'un coté ça leur a donné confiance en moi. En fait, je regrette de ne pas avoir pu prendre Miles Davis et Franck Sinatra.
Vous pensez que c'est indispensable la technologie aujourd'hui ?
Il faut l'intégrer, la connaître, savoir s'en servir et si besoin est, l'oublier, tout n'est pas bon à prendre.
Propos recueillis par Nicolas Sosnowiez